La bigoudénie

Michel Thersiquel va s’attaquer dès les années soixante-dix au grand œuvre de sa vie : les gens. Ceux d’ici, ordinaires, simples, sans histoire en les présentant dans leur jus comme on dit aujourd’hui. Avec beaucoup de pudeur, de patience, de respect, d’observation. Un peu comme un anthropologue les observe environnés de leurs objets familiers, révélateurs d’un mode de vie qui devient philosophie de vie. Le cœur de son sujet est à l’ouest, du côté de Pont-l’Abbé. Une Bigoudénie profonde qu’il va sillonner et labourer pendant plus de trente ans. Dans ses bistrots, dans les champs, les intérieurs, en mer, sur le port, au coin de la rue, à la sortie de la messe. Curieux de tout et de tous, Thersi est partout en même temps. Et invisible, car après tant de cafés-quatre-heures et de mêlés-cass, il fait partie du paysage. Pas une photo sans un nom, une date, un lieu précis.

Les portraits serrés

Zoomant sur le visage, Michel « décontextualise » et cherche à transcrire la nature humaine débarrassée du côté terre-à-terre des conditions de vie. Rien, pas même un sourire, ne vient distraire le regard du spectateur du regard de l’Autre. Que ses sujets soient de Pont-Aven, de Lorient ou de Groix, ils sont placés un peu hors de leur temps, isolés dans un studio à l’écart d’une modernité qui avance à marche forcée. Soubresauts de la mobilité, de l’évolution accélérée, de la mixité, du tourisme, des modes éphémères, de l’urbanisation galopante qui crée indifférence et anonymat, autant de facteurs de l’évolution qui génèrent le doute, la méfiance. Les portraits sont plus graves. Il faut compenser l’incertitude des temps nouveaux par une attitude plus recherchée, plus théâtrale, plus faussement naturelle, pour donner le change et laisser croire qu’on est en concordance avec son temps. Entre sa vision de Pont-l’Abbé et la sensation qu’il retient de Pont-Aven/Lorient, ce n’est pas une question de kilomètres, mais de générations, d’époques. Ses sujets sont plus jeunes, moins assurés, plus énigmatiques. Tout le talent du photographe, c’est d’avoir apprivoisé l’incertitude des temps. Sans renier deux principes : mis à leur aise, ses modèles sont au mieux de leur personne ; il ne s’agit pas de top models, mais de gens d’ici (taches de rousseur ou quenotte de guingois sont la marque que l’ordinaire ne manque pas de charme).

Pont-Aven

Plongé dans le bain de Pont-Aven, de 1967 à 1973, le jeune Michel travaille ses portraits réalisés en studio et à la lumière naturelle à la manière de. A la manière des peintres qu’il a autour de lui, forcément. On est à la fin des années soixante. Déjà le photographe laisse son sujet se révéler doucement à lui-même. Sans le brusquer. Il travaille la matière humaine dans ce qu’elle a de plus mystérieux : le visage. Déjà il est reconnu comme photographe important : la Bibliothèque nationale acquiert deux de ces portraits.

Groix

Alors, qu’il a quitté Pont-Aven, Michel s’intéresse aux Gens de Groix, et pose ses trépieds sur l’île en 1986. Ses sujets ne sont plus exclusivement féminins mais des gueules glanées au fil des rencontres.

Lorient

Avec Lorient, il retravaille en studio et fige à nouveau des visages de femmes, le temps d’une année, 1998.

Les galets

Parallèlement à la quête de ses paysages menacés, l’heure est à la recherche d’une esthétique de l’intranquillité ou de l’impermanence. Blanc-noir, rugueux-doux, dur-mou, hirsute-lisse. On est dans l’opposition, la collision des contraires. Chez Michel, cela se traduit dans la série des galets qu’il place incongrument là où on les attend le moins. C’est encore un travail sur la lumière, les formes et la matière qui ne le quittera plus.

Les Paysages menacés

Les années 70 sont aussi celles d’une inquiétude sourde, d‘une remise en cause d’une société bon enfant où il ferait bon vivre. A l’image d’une France défigurée, Michel Thersiquel va en quête de ses paysages menacés, en particulier par des caravanes qui font « tache » dans l’environnement. Et puisqu’il faut sortir des sentiers battus et rebattus par la génération précédente des photographes des trente glorieuses, il en prend le contrepied. Il va jeter à la face d’une nation soi-disant en bonne santé, son image négative jamais vue.

Kerpape

Thersi n’est pas un paysagiste. Sauf en témoin des dégâts et des dommages du temps dans ses paysages menacés. Sensible à l’écologie naissante. Il passe ensuite à un sujet plus grave. Un vrai sujet – difficile – de société. Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir, dit-on. Et puisqu’on détourne souvent le regard lorsqu’on croise un handicapé, Michel va nous les montrer, ces cassés de la vie. Pas de choc des photos à attendre, mais au contraire une grande humanité, un respect, une douceur du regard. Ce qui exige d’être soi-même invisible, d’où la durée du reportage au centre de rééducation de Kerpape – une douzaine ou une quinzaine d’années, on ne sait trop.

La pêche

Scruter l’intime ne suffit pas à rendre compte de l’humanité, de la réalité d’une société en tensions, parcourue de forces vitales contradictoires. Plogoff, les quotas laitiers, les fermetures d’usine. Thersi a suivi l’actu chaude pendant quarante ans. Au plus près, mêlé aux acteurs. C’est leur point de vue qu’il adopte, qu’il légitime. Toujours le même souci d’éclairer le bas, de donner de la visibilité à l’invisible. C’est cette même énergie qu’il capte sur le pont d’un hauturier : coup de chalut dans le bruit, la nuit et la pluie, pont glissant, roulant, fluctuant, dangereux. Toute sa carrière durant, Michel aura témoigné de ce monde rude et âpre. Fier aussi. Tous les métiers, comme on dit, ont fait l’objet de reportages embarqués : bolincheur à la sardine, ligneur au bar, caseyeur au crabe, dragueur à la coquille, chalutier à la langoustine, Michel a bourlingué jusqu’en Nord-Ecosse à la semi-industrielle.
Là encore, il met en valeur un monde à l’écart du monde et complètement ignoré de la plupart. En se fondant dans le paysage : embarqué pour la durée de la marée, il partage la vie des matelots. Et une fois de plus, son regard change : l’instant décisif cher à Cartier-Bresson est la règle du reportage à vif. A l’affût du geste marquant, de l’attitude qui fait sens, du moment crucial. Sans perdre de vue que son sujet mérite d’être bien traité et que son objectif doit donc être chaleureux. Ni ironie déplacée, ni stigmatisation, ni complaisance non plus. Le reporter rapporte – chaleureusement dans le cas de Thersi.

Les Gras

Rendez-vous où l’humour a droit de cité. Les Gras constituent un « moment important » de l’année. Douarnenez, Kerpape, l’île de Sein, Thersi semble ne vouloir manquer aucun de ces défoulements collectifs. Anonymes sous leurs masques, les timides prennent de l’assurance. Les moins que rien deviennent les rois d’un jour. Inversion des rôles sociaux : on est toujours bien dans l’éloge des petites gens le jour de l’année où ils s’inventent une vie en rose.

Les personnalités

Avec ses photos de personnalités, on pourrait croire qu’on va quitter les subalternes pour approcher la soi-disant élite. Sauf que ses gens d’en-haut à lui son avant tout des gens qui comptent pour lui. Pas de pipeulisation à l’horizon : l’important pour Michel n’est pas qu’ils aient réussi dans la vie, mais qu’ils aient réussi leur vie. Ce sont des exemples à suivre, des personnes à admirer plus que des success-stories à envier. S’ils sont connus, c’est qu’ils gagnent à être connus.

Les îles

Dans les années 1970, [à compléter]